Affichage des articles dont le libellé est écrivain. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est écrivain. Afficher tous les articles

mercredi 2 mars 2016

Gauz et ses trois livres préférés...



« Bon troisième question, c’est quoi tes trois livres préférés ?

Il se cale plus confortablement sur son matelas. Et sans me regarder lance. « C’est débile comme question. C’est quoi l’intérêt ? » *tchia un coup comme ça*

« Je vais te dire tout simplement. Ça vient du fait qu’on est dans une société, où on a besoin d’hiérarchiser les choses. Et ça c’est horrible. On n’est pas obligé de classifier par hiérarchie en disant celui-là est le plus fort. Celui-là, c’est le 2e plus fort. Et l’autre là, c’est le 3e plus fort. Ça n’a aucun sens en réalité. Parce que ce qui est important, c’est le groupe. Ce qui est important, c’est le fait que je trouve des livres qui me plaisent. Pas le livre qui me plait le plus. Tu vois ? Ce qui serait dramatique, c’est que je ne trouve pas de livres qui me plaisent. Dans notre société d’aujourd’hui, il faut absolument qu’il y ait un premier de classe… Par contre imagine ce que la vie serait si on disait « écoutez les amis, vous êtes au cp1 A, cp1 B de EPP de Kounayiri. L’objectif à la fin de l’année c’est que tout le monde passe au cp2. Il n’y a pas de premier, il n’y a pas de dernier. À la fin de l’année le plus important est ce que vous avez appris, solidairement, tous ensemble. » Tu verras qu’avec un tel esprit, le maitre ne fera que la moitié du boulot. Tout le monde va se sentir responsable.

Dans ma tête je me dis « Ahi ! A cause de livres préférés ? » Mais il n’en a pas fini.


 « Non mais regarde, jusqu’à aujourd’hui encore, il y a des vieux à la fonction publique, hum…Quand tu vois comment les gens leur parlent au nom du titre de « chef »… Tu sais, ils font des bêtises hein les vieux là, mais parce qu’on n’a pas eu l’habitude de les mettre dans des responsabilités collectives. Tu vois ? La dernière fois je suis parti voir un de mes gars et il était en train de punir un vieux chef magasinier. Il m’explique que le vieux est payé 3 fois plus que les autres à cause de son ancienneté mais chaque fois c’est lui qui fout la merde et tout ça. Je lui ai dit mais, c’est que jamais il ne s’est senti valorisé en tant que membre d’une communauté.»

Toujours dans ma tête « Tchiii, affaire de livres là est arrivée là-bas ? » Puisqu’il n’entend pas ma voix dans ma tête, et que de toutes les façons ça ne compterait pas, il continue.



« Moi je suis pour la responsabilité collective. Ce qui doit être bien, c’est qu’il existe une bonne littérature collectivement. On est tout le temps en train de classer, hiérarchiser... Si le gars a acheté une Toyota Corolla, il n’est pas content d’avoir une Toyota Corolla parce que son voisin a une Land Cruiser. Alors qu’au fond, tu es bien avec ta Toyota Corolla, si tu dois aller à Bouaké avec tu y vas. Imagine comment le monde serait, si on ne cherchait pas à toujours hiérarchiser. Quelle que soit la taille de ton cul, tu ne peux jamais conduire deux Mercedes à la fois. À un moment donné il faut apprendre à se contenter de ce qu’on a…»

« Hum ça c’est vrai deh ! » me dis-je à moi-même pour ne pas changer. Et il enchaine.

 « C’est ça qui pousse les gens à aller toujours dans l’inflation. Avoir encore plus et toujours plus parce que justement on a besoin d’un premier, d’un 2e, d’un 3e… Sur Facebook ils sont nombreux à prôner qu’il faut être des vainqueurs. Tu sais ce que ça veut dire « soyez des vainqueurs » ? Ça veut dire qu’il faut marcher sur la gueule des autres. Si tu n’y arrives pas c’est parce que tu n’es pas suffisamment déterminé. Moi je peux vous dire avec certitude qu’un enfant de Bramacoté n’a pas les mêmes chances que mon fils. Zéro chance. C’est comme si on le mettait sur un peloton d’exécution. Il n’a pas accès à l’eau potable, il n’a pas accès à la culture, il n’a pas accès à l’école…donc qu’est-ce qu’il va faire ? Et lorsqu’un réussit dans le lot on dit « regardez ! Vous autres, vous les deux cent mille gars de Bramacoté là vous n’avez pas réussi alors que lui il a réussi ! » Les gens qui réussissent sont de mauvais exemples parce qu’ils dégagent le reste de la société de la responsabilité collective, du fait qu’il y a des injustices criardes. Et ça c’est lié au fait que l’on classe les choses. On dit « Vous êtes dans le ghetto là-bas ! Lui il a sorti son doigt du cul et il a réussi ! Vous, ça implique que vous êtes des paresseux, que vous ne comprenez rien. » Alors qu’en vrai les gars n’ont aucune chance quoi !»

Je me dis toujours qu’il a raison. Son discours est même très intéressant, même si j’attends toujours des titres de livres. Et finalement je pense qu’il m’a entendu.


« C’est typiquement le modèle américain que les gens sont en train de nous proposer. Henri Ford pour moi, c’est le type même du mauvais exemple. On dit non il est parti d’en bas et il a réussi. Donc pour un seul Henri Ford, combien de millions de personnes qui restent sur le côté ? Je ne vais donc pas te dire quels sont mes trois meilleurs livres. Mais je t’ai parlé de Allah n’est pas obligé, La vie devant soi, Peaux noires et masques blancs, Les soleils des indépendances… Ce sont des chefs d’œuvres, il y en a plein chaque jour, il y a des gens qui pondent des chefs d’œuvre mais le problème c’est ceux qui hiérarchisent. Je peux te citer des dizaines de chefs d’œuvres mais je ne peux pas faire de hiérarchie. Je me refuse à faire des hiérarchies. D’accord ?

- D’accord.

Je ne suis pas d’accord hein mais je vais faire comment ? Bon vu que découragement n’est pas ivoirien, j’ai ramené le sujet quelques semaines plus tard. « Je dis oh ! J’ai retranscrit une partie de l’interview mais je veux revenir sur la question des livres préférés. Je t’ai demandé de citer trois livres préférés mais tu as répondu comme si je t’ai demandé les trois meilleurs livres au monde. Au final, il ne s’agissait pas de classement mais de préférence. Tu ne penses pas qu’il y a une différence entre les deux ? »

Et enfin Gauz m’a répondu :


Hum ça n’a pas été facile deh !


Kounayiri : un village dans la sous-préfecture de Mankono, Cote d’Ivoire
Bramacoté : bidonville à Abidjan

dimanche 19 juillet 2015

Voyelles pour écrire...

Pendant les 18 derniers mois, c’est avec envie que j’observais derrière mon écran tous les évènements culturels et artistiques qui se passaient à Abidjan. C’est donc sans hésitation que j’ai décidé d’assister à la première édition de Voyelles…


Voyelles est un atelier littéraire initié par Stella Sanogoh et inspiré par les ateliers d’écriture qui étaient offerts par l’Association des Écrivains de Côte d’Ivoire (AECI). Amoureuse des mots, Stella veut permettre à des écrivains amateurs et confirmés de se retrouver chaque mois pour échanger autour de la littérature tout en apprenant à mieux écrire.


Arrivée sur les lieux entre 14h30 et 14h35, je fus surprise de n’y rencontrer que l’hôtesse du jour avant de voir arriver plus tard deux écrivains slammeurs que j’avais entraperçu dans la cour de l’ancienne mairie de Cocody. Faible promotion, heure africaine ou manque d’intérêt? Je n’arrivais pas à expliquer pourquoi jusqu’à 15h, la salle ne soit animée que par quatre ou cinq âmes -outre les tableaux pleins de vie de la salle du musée- alors que l’évènement était prévu pour 14h30. Peut-être étaient-ils tous à Heden Golf Hôtel pour voir les Twins ? Je commençais à être déçue mais le sourire rayonnant de l’hôtesse me donnait de l’espoir chaque fois que je levais le nez de ma lecture...


Finalement c'est à 15h20, qu'on aborda le sujet du jour: Littérature Africaine Francophone dans le monde, quel impact ? Je crois que l'on a surtout évoqué les raisons pour lesquelles les écrivains de l’Afrique noire francophone ne percent pas autant que leurs confrères anglophones et maghrébins et comment y remédier. En fin de compte, je n’ai pas regretté d’avoir pris part à cet atelier car j’ai appris beaucoup de choses.


Des interventions des uns et des autres -incluant les retardataires-, j’ai retenu que la littérature africaine noire francophone après 50 ans d’indépendance est encore à la traîne dans l’industrie. À ceux qui seraient prêts à crier que les Africains et les ivoiriens en particulier n’aiment pas lire, Sergeph écrivain, slammeur et co-animateur du jour répondit que les ivoiriens aiment lire mais ils n’aiment pas lire ce que nous voulons qu’ils lisent. Il rappela que le journal le plus lu en Côte d’Ivoire est l’hebdomadaire humoristique Gbich et que les petits journaux racontant des histoires quotidiennes et vraies (?) vendus à 100 francs l’unité s’arrachent comme des petits pains dans les quartiers populaires. Pour les avoir moi-même dévorés quand j’étais au lycée, j’avoue que ces petites histoires faciles à lire en attirent plus d’un. Sergeph pense donc que lorsque l’écrivain choisit une certaine audience, c’est à lui d’assumer son choix plutôt que d’espérer changer les goûts des lecteurs.


L’inaccessibilité du livre, le manque de promotion par les maisons d’édition, le faible appui par les autorités compétentes et le désintérêt pour la littérature dite lettrée sont quelques raisons évoquées pour expliquer les difficultés que rencontrent les écrivains de l’Afrique noire francophone. Mais que faire ? Cédric Marshall, jeune écrivain suggéra que l’amour pour la littérature soit inculquée dès le bas âge dans nos écoles et à la maison. En effet il est plus facile d’apprendre aux enfants l’importance de la lecture que d’essayer plus tard d’en convaincre un adulte. 


Pour l’auteur du livre Le péché, Seydou Koné, il faut rendre le livre accessible à tout le monde en installant des bibliothèques dans plusieurs villes et communes. Il pense également que des partenariats entre diverses maisons d’édition contribueraient sans doute à faire traduire les livres dans différentes langues et à les promouvoir globalement. Stella Sanogoh quant à elle pense que les écrivains doivent être des catalyseurs, des inventeurs d’âmes. Il ne faut pas écrire uniquement pour devenir célèbre ou riche mais écrire pour transmettre de l’émotion, un peu de soi. Elle blâme donc les écrivains -en prenant son propre exemple-, qui écrivent rapidement, animés par la fougue de publier une première œuvre ou même plusieurs sans essayer de construire un véritable chef d’œuvre. De chercher des tournures compliquées pour dire des choses simples... De plus selon elle, même si les maisons d’édition locales ne sont pas exactement à la hauteur de nos attentes, c’est à l’écrivain de se vendre lui-même. Avec aujourd’hui la versions électronique des livres, chaque écrivain peut lui-même vendre ses œuvres sur internet et partout dans le monde. 


Le président de l’AECI Josué Guébo rejoint Stella en clamant qu’il ne faut pas se contenter d’écrire pour les locaux. Un écrivain selon lui, doit avoir de l’audace et l’ambition de conquérir le monde. De ce fait, il ne doit pas se contenter des éditions locales. L’écrivain doit avoir une perspective universelle et cela implique en dehors même des écrits, d’être prêt à collaborer avec des maisons d’édition étrangères. Enfin, plus d’un ont souligné l’importance des prix littéraires qui permettent de faire connaître les auteurs, de leur accorder un crédit à la fois au niveau national et international et de booster les ventes.


Après ce partage et parce que les voyelles font chanter les mots, nous nous sommes retrouvés autour de la table d’écriture et chacun d’entre nous a abordé le thème de son choix. Les 4 thèmes étaient :

-         Je me souviens
-         Lumière
-         La description d’un paysage vu par un oiseau sans mentionner l’oiseau.
-         La description d’un paysage tel que vu par une femme âgée dont le vieux et détestable mari vient juste de mourir. On ne doit pas mentionner ni le mari ni la mort. 


Vous aussi derrière vos écrans vous pouvez vous y essayer en quinze minutes. Top c’est parti !