mercredi 6 février 2013

LA LAME DE MON DEPART


Dessin par Saraï D'Hologne
Continuer mon travail après tout ce que je venais d’apprendre aurait été difficile. J’ai eu la malchance de naître fille aînée car cela me destinait à suivre les traces de ma mère de gré ou de force. Arrachée au doux son de la voix du maître de CM1 j’ai pris la direction de la case du rituel. Je savais depuis fort longtemps quel était mon destin mais tout au fond de moi je gardais cet infime espoir de pouvoir déroger à mes obligations. J’aurais pu résister, me plaindre mais j’aurais alors affronté le regard de ma mère et cela aurait été trop dur à supporter. Malgré le fait que j’excellais à l’école, j’ai du laissé les bancs pour la natte de l’initiation. Pendant deux années, j’ai assisté ma mère à chaque séance afin de devenir moi aussi la meilleure exciseuse de la région. Tout était mis en place pour que moi Korotoum remplace dignement ma mère en tant qu’exciseuse de Tchontékaha. Cependant personne n’avait prévu que le magazine Amina tomberait entre mes mains tout comme personne ne savait non plus qu’on y traitait ce mois là des conséquences fâcheuses de l’excision. 

Au fur et à mesure que je parcourais les lignes de ce mensuel, ma colère grandissait car jamais mon initiatrice ne m’avait parlé des risques de l’excision. Je me contentais de soulever la lame et de la rabaisser sur ce tout petit morceau de chair et ma mission s’arrêtait une fois que l’ablation du clitoris avait été accomplie.  Certaines femmes plus âgées dans le village s’occupaient de soigner les jeunes filles excisées pendant deux semaines. Je n’avais plus aucune nouvelle de ces demoiselles, hormis celles qui étaient habitantes de Tchontékaha. Ce jour là après avoir lu cet Article du médecin Malimouna Kané, j’ai décidé de déposer ma lame. De mémoire d’homme, aucune exciseuse n’avait osé le faire mais moi je n’étais pas n’importe quelle exciseuse. Les exciseuses ne savent ni lire ni écrire alors que moi j’avais eu cette chance qui faisait de moi une excisée singulière. J’étais Korotoum l’exciseuse lettrée et je savais exactement où je mettais les pieds. Cette nuit là était la veille d’une cérémonie qui devait rassembler toutes les jeunes filles de la région en âge d’être excisées. Je devais jouer un rôle que je n’avais pas choisi alors j’ai décidé qu’ils me trouveraient bien une doublure pour l’occasion. Mon baluchon sur la tête, je déposai ma lame devant la case de maman et pris le chemin de la ville.