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mardi 25 août 2015

Regards croisés

Illustration par Tatou Dembele

Ça devait faire plus de cinq minutes déjà que j’observais défiler la file de gens sans vraiment les voir. Eux aussi d’ailleurs semblaient ne pas m’apercevoir au milieu des autres personnes assises. Je me demandais ce que je faisais là. J’avais très longuement réfléchi et envisagé de rester à la maison. Plus d’une dizaine de fois j’avais décidé de ne pas franchir le seuil de ma chambre mais finalement j’étais là. Personne ne me dévisageait et moi de mon côté je préférais les ignorer. Faire comme si ce n’était pas pour moi en partie qu’ils étaient là. De toutes les façons, Je ne connaissais pas le quart des personnes présentes. Alors J’attendais patiemment, me contentant d’être assise, les yeux hagards et me disant que tout ceci n’était qu’un cauchemar. De temps à autre, une voix s’élevait au-dessus des bruits de pas, et alors je sortais quelque peu de mes pensées et observais ce qui se passait. C’est alors que je la vis. J’eus l’impression que c’était la première personne à avoir remarqué ma présence. Dans son regard, j’apercevais quelque chose que j’avais du mal à déchiffrer. C’était comme si cette inconnue m’avait comprise. Quel âge avait-elle ? Elle devait être plus âgée que moi mais surement de moins de 5 ans. Dans ses yeux, j’ai cru déceler de la peine. Mais ce que je ne comprenais pas c’était pourquoi ces yeux semblaient me dire : Désolée. Pourquoi est-ce que cette inconnue que je n’avais jamais rencontrée auparavant s’excusait. 

En pénétrant dans la salle, je ne m’attendais pas du tout à être émotive. J’y étais là uniquement pour faire bonne figure. À vrai dire, je n’avais pas longtemps réfléchi avant de décider d’y aller. Cela s’est fait comme ça, sur le coup. C’est seulement une fois installée, que je me suis rendue compte de l’endroit où je me trouvais. Les sièges, les crucifix, les images, aucun doute, cette salle faisait office d’église. S’il y avait une chose que je détestais à part les voyages en avion, c’était bien les établissements religieux. Mosquées, églises, temples… Je ne comprenais pas que des gens recherchent Dieu entre quatre murs alors qu’eux même martèlent qu’il est partout. Quoi qu’il en soit, il était trop tard pour revenir sur mes pas alors je pris place à l’instar des autres « fidèles. » Fidèles ils l’étaient, mais pas tous à la cause du Christ. Lorsque le célébrant nous invita à nous mettre en rang, je voulus au préalable rester assise. Cette histoire de se prosterner devant l’effigie d’une personne ne m’enthousiasmait pas du tout. Et finalement je décidai que je passerais sans m’arrêter devant cette image et que cela ne constituait en aucun cas un manque de respect. C’est d’un air désinvolte que j’avais pénétré dans la pièce quelques minutes auparavant. Pourtant une fois dans la file, je me retrouvai embêtée, ne sachant plus quelle attitude adopter. La consigne avait été donnée. « Ne saluer personne. Avancez juste. » Aucun visage ne m’était familier dans le groupe de personnes installées et à qui nous devions juste faire signe de révérence ou marmonner quelque chose. J’ignorais ce que faisaient les autres devant moi dans la file mais moi, j’avais l’intention de chuchoter quelque chose et de passer mon chemin le plus rapidement possible. Pourtant son regard me captiva. Tout d’un coup je pris conscience de ce qui m’entourait. Ce n’était pas qu’une simple église, ce n’était pas qu’une simple messe à laquelle je devais assister. Elle devait avoir quelques années de moins que moi, et je me demandais pourquoi est-ce qu’elle se retrouvait dans une situation pareille. J’avais envie de la serrer dans mes bras et de lui dire que tout irait bien même si toutes les deux, nous savions que c’était un mensonge. J’eus terriblement envie qu’elle me fasse un signe, qu’elle me montre qu’elle aussi m’avait vue, que quelque chose s’était passé. Mais elle se contenta de me regarder sans me voir, de la même manière qu’elle observait toutes ces autres personnes venues présenter leurs condoléances. 

Illustration par Tatou Dembele

Comme si cela pouvait changer quelque chose à ma peine. Comme si tous ces « mes condoléances » lâchés du bout des lèvres ramèneraient mon père. J’avais envie d’une seule chose dès que j’avais mis les pieds dans l’église, c’était de retourner à la maison. Je voulais m’emmitoufler sous ma couverture et oublier qu’il s’en était allé. Je n’avais nullement envie de voir des visages étrangers me dire à quel point ils regrettaient le départ de mon géniteur. Peu importe leurs bonnes intentions, je ne voulais pas de leur compassion. Seul le regard de cette jeune fille me fit d’une certaine manière apprécier le moment. Je ne savais pas pourquoi elle se sentait si peinée alors qu’elle ne l’avait pas tué; mais cette seconde de regards échangés avaient été le seul moment où j’avais senti que quelqu’un me voyait enfin. Peut-être qu’elle aussi était passée par là. Peut-être était-elle également orpheline.

Non je ne comprenais pas ce qu’elle ressentait. Comment aurais-je pu y prétendre ? Dans ses yeux, dans ce regard égaré, j’ai vu une jeune fille qui découvrait à peine l’adolescence et qui venait de perdre un guide dans ce monde de fous. J’eus peur de perdre le mien. De me lever un matin et d’apprendre qu’il était parti pour toujours. Elle était trop jeune pour traverser cela, trop jeune pour perdre son père. Et dans sa posture, dans sa tenue qu’elle avait surement négligemment choisie, je sentais qu’elle aussi se demandait ce qu’elle faisait là…

mercredi 5 août 2015

L’appel des arènes, accourons y tous!


Ce livre la, il faut absolument que vous le lisez et que vous le faites lire. Il n’y a pas d’âge pour se perdre entre les lignes de L’appel des arènes. En parcourant les pages de ce roman, j’ai ressenti la même sensation que l’on éprouve lorsque l’on savoure de l’eau glacée en pleine canicule. Je ne sais pas si c’est ce livre en particulier ou si la plume d’Aminata Sow Fall est toujours aussi rafraichissante. Rafraichissant… c’est le seul qualificatif que j’ai trouvé après ma lecture.

Ne pas juger un livre à sa couverture prend tout son sens quand on examine l’état dans lequel celui-là se trouvait. Mal en point, ne se doutant surement pas que quelqu’un le lirait à nouveau. Pourtant, je fus conquise dès le d
ébut de L’appel des arènes

« Le professeur de Nalla est très heureux cet après-midi car la leçon du complément d’objet direct semble être parfaitement sue.

- Nalla, donne-moi un exemple d’objet direct.
- Le chauffeur a abattu un lion.
- Et quel est le complément d’objet dans cette phrase ? »


Je vous laisse y répondre – car vous connaissez évidemment le complément d’objet direct. – Je ne suis pas une grande fan des longues descriptions qui finissent la plupart du temps par ennuyer le lecteur. J’aime donc le fait que l’auteure nous plonge directement dans le vif du sujet, dans une conversation qui devrait évoquer des souvenirs douloureux ou pas de grammaire. Certes Aminata Sow Fall décrira parfois des endroits -presque trop beaux pour être vrais à mon goût -, mais toujours dans la justesse, sans encombres qui pourraient nous amener à sauter quelques lignes.


J’ai dit plus haut que mon livre –celui de mon frère en réalité – n’était pas très neuf. Cependant, j'étais loin de me douter qu’il pourrait y avoir des pages manquantes. Imaginez donc ma douleur lorsque je me suis rendue compte que la page 9-10 était aux abonnés absents. Devais-je continuer à lire, ou aller à la quête de cette feuille perdue ? La deuxième option présageait déjà un retour les mains vides alors bien malgré moi j’ai continué à lire, en espérant que cette page ne comportait pas des informations indispensables pour la compréhension de l’histoire…

Nalla est un garçon de 12 ans qui se passionne pour la lutte sénégalaise au grand désarroi de ses parents. Ces derniers ayant séjourné en Europe, font tout pour vivre loin des traditions et de tout ce qui pourrait rappeler leur africanité. Ndiogou et Diattou ont rompu les liens avec leurs familles respectives et ne côtoient que des toubabs Njallxaar, des faux blancs comme eux. Si les deux parents désespèrent d’éloigner leur fils des arènes, c’est surtout la mère Diattou qui en perd les pédales. Elle qui, à la suite d’un incident de quartier est fuie par tous et considérée comme une mangeuse d’âmes par les habitants de la ville, voit en l’attitude de son fils un énième coup du sort. De son côté, Nalla ne se préoccupe pas tant que ça des réprobations de ses parents. Il prend plaisir à découvrir l’univers fascinant des lutteurs, et à écouter leurs histoires fabuleuses. Grace à son amitié avec le géant André, puis avec Malaw, Nalla s’enivre des délices d’une vie simple, sans artifices mais pleine de mythe et de poésie.


Tout comme Seydou Badian dans Sous l’orage, Aminata Sow Fall met l’accent sur l’importance des relations humaines et dénonce l’individualisme qui s’installe de plus en plus dans nos sociétés. J’eus honte en lisant L’appel des arènes. J’entendais la voix de papa me disant : « Es-tu allée saluer tel tonton ? As-tu appelé tel autre ? Vous ne savez pas à quel point les relations sont importantes. Certes on peut être intelligent et avoir les diplômes mais la famille, les rapports que nous entretenons avec les autres, jouent un rôle déterminant dans notre vie. »


Aminata Sow Fall a su harmoniser des mots « simples » pour offrir un livre plein de couleurs et d’émotions. L’appel des arènes est une mise en garde contre l’aliénation et ce désir d’adopter entièrement les valeurs occidentales en rejetant tout ce qui devrait plutôt faire notre fierté d’appartenir au peuple africain. « L’aliénation est assurément la plus grande mutilation que puisse subir un homme. (…) Le désordre qui bouleverse le monde a pour cause l’aliénation collective. Chacun refuse d’être soi-même et se perd dans l’illusion qu’il peut se tailler un manteau selon sa propre fantaisie… Le mal est universel… Personne ne sait plus à quoi s’accrocher. (…) L’homme perd ses racines et l’homme sans racines est pareil 
à un arbre sans racines : il se dessèche et meurt. »

lundi 29 juin 2015

Le malheur de vivre: entre valeurs africaines et culture occidentale


 Achever Maïmouna et entamer aussitôt Le malheur de vivre de Ndèye Fatou Kane, c’est un peu comme lire la même histoire à deux époques différentes. À l’instar de Maïmouna, à travers Le malheur de vivre, on découvre les résultantes de l’entêtement des jeunes, à vouloir agir comme bon leur semble et cela en dépit des conseils de leurs parents. Ici également, Dakar semble être le lieu de perversion. L’ironie dans ce livre est que le personnage principal quitte Paris pour se perdre à Dakar. Pas besoin de vous faire un dessin vous m’avez comprise. Enfin je l’espère…

Ndèye Fatou Kane, jeune auteure sénégalaise vivant en France est avant tout bloggeuse. C’est d’ailleurs par le biais de son blog que je l’ai connue. Dans sa petite bulle, Ndèye Fatou (ne l’appelez surtout pas Ndèye ou Fatou séparément) parle de tout mais partage surtout sa passion pour les livres. Serial Reader, c’est pour notre plaisir qu’elle passe de l’autre côté de la page pour nous offrir son tout premier roman, Le Malheur de Vivre. 

J’ai apprécié découvrir la culture Hal Pulaar et certaines de ses expressions même si j’aurais préféré que les significations se trouvent en bas de page. Le lexique de fin, pousse le lecteur à interrompre sa lecture pour chercher ce que signifie chaque mot wolof ou pulaar utilisé. Le malheur de vivre nous immerge dans un monde où se côtoient et se défient parfois la tradition et les valeurs africaines d’un côté et la modernité et la culture occidentale de l’autre. L’écriture de Ndèye Fatou est d’une fluidité telle que vous pouvez même offrir le livre à quelqu’un qui n’aime pas lire et observer le miracle s’opérer…

 Dès le début de l’histoire, le destin est mis en cause. Outre l’épigraphe, extrait de « En attendant le vote des bêtes sauvages », les premières phrases du livre nous apprenne que «  des forces invisibles contrôlent le jeu à notre insu. On les appelle le destin. Ce même destin peut se révéler fort cruel, et ça, Sakina ne l’a que trop bien compris…»

Ah Sakina ! Jamais de toute ma vie de lectrice, je n’ai autant détesté un personnage que le sien. Jeune, belle, issue de bonne famille et élève brillante...jusqu’ici tout va bien. Cependant le personnage principal est d’une puérilité qui m’affaiblit. Et pourtant niveau enfantin, je m’y connais… Ce genre de fiction étant généralement basé sur la réalité, il est possible qu’il existe des Sakina. Et c’est bien cela le plus triste dans cette histoire.

Sakina est une jeune Sénégalaise qui vit en France. Ses parents sont des riches commerçants ayant fait fortune dans le pays de Gaulle. Cajolée, chouchoutée et surprotégée par ses géniteurs; Sakina attend toujours avec ferveur les vacances au Sénégal qui lui permettent en compagnie de ses deux cousines, d'échapper un tant soit peu à la surveillance parentale. C'est lors d'une de leurs virées dans Dakar by night que Sakina rencontre Ousmane, un "boy Dakar" qui n'aspire qu'à  "manger" la vie. C'est le coup de foudre, du moins du côté de Sakina. Je me suis d'ailleurs demandée si ce coup au coeur lui a par la même occasion ratatiné le cerveau. Mais pour comprendre mes interrogations, vous devrez lire vous-même...


Je ne cache pas que je n’ai pas aimé le caractère de Sakina que je n’ai cessé de couvrir de noms d’oiseaux pendant et juste après ma lecture. Pourtant quelques jours plus tard et avec un peu de recul j’ai essayé de comprendre ce qui peut bien se passer dans la tête d’une Sakina. Amadou et Mariam Bâ en essayant de protéger leur fille des vices contemporains ne lui ont pas souvent donné l’occasion de faire ses propres choix. Grandir dans une famille accrochée aux valeurs africaines, et vivre dans la métropole parisienne sans pouvoir faire comme les autres…cela ne doit pas être évident. Avec la rencontre d’Ousmane, elle croit découvrir un amour en dehors du cercle familial, elle pense avoir trouvé son homme de destin…
 
Ndèye Fatou Kane
La tragédie de la famille Bâ se déroule dans les années 80 mais les leçons qu’on en tire sont applicables en ce 21e siècle. En plus des enseignements de Maimouna, qui s’adressent particulièrement aux jeunes, je trouve que l’histoire de Sakina devrait également interpeller les actuels et futurs parents. Je ne suis certes pas une mère de famille mais je suis une jeune femme qui vit dans ce monde plein de vices et qui voit ce qui se passe autour d’elle. Je crois qu’en essayant d’isoler un enfant, ou de tout lui interdire, on le pousse justement à braver les interdits pour voir de quoi il est question. Chaque enfant est différent, et ce ne sont pas tous les jeunes qui ont conscience des risques de certaines aventures. Combien de nos parents africains aujourd’hui abordent le sujet de la sexualité ou de l’amour avec leurs enfants?  Inculquer des valeurs c’est bien mais permettre aux jeunes de faire leur propres choix en espérant qu’ils auront recours à ces valeurs là c’est mieux. Je pense qu’il ne suffit pas de dire voilà ce qui est bien et voilà ce qui est mal, c’est dès le début de l’adolescence qu’il faut ouvrir la discussion avant qu’il ne soit trop tard…

Vous avez lu le Malheur de Vivre? J'aimerais bien savoir ce que vous pensez.

lundi 22 juin 2015

Coup d'Etat Major !

Illustration par Tatou Dembelé

Le visage en face d’elle était méconnaissable. Elle avait du mal à reconnaitre l’homme qu’elle avait aimé et épousé il y avait de cela une dizaine d’années. Elle détourna son visage et fixa la porte, espérant qu’une âme charitable y entre et délivre la pièce de ce lourd silence. Quinze minutes s’écoulèrent sans que cette expression de dégoût ne quitte le visage de Mamadou. On aurait dit qu’il avait envie de vomir mais qu’il se retenait difficilement. De grosses gouttes de sueur perlaient un visage dont les sourcils froncés présageaient le pire. Ses points étaient serrés, prêts à cogner. Les veines de son cou et de son front prêtes à éclater. Mais il ne dit mot et finit par se lever pour se diriger vers la sortie. Fanta attendait qu’il lui jette à la figure « Je ne veux plus de toi » ou encore qu’il se jette sur elle et la batte copieusement. Mais en lieu et place de cris et de coups, un silence étourdissant. L’homme qu’elle avait connu violent et nerveux ces dernières années, laissa place à un étranger. Il se retourna une dernière fois et survola la pièce du regard avant d’ouvrir la porte et de s’en aller.

Comme s’il avait senti que quelque chose de grave venait de se passer, Karim se mit à crier de toutes ses forces de nouveau-né. Il hurlait à fendre l’âme et ne se tut que lorsqu’il eut la bouche pleine du téton gauche de sa mère. Tandis qu’elle allaitait son fils, Fanta se posait des questions sur la réaction de son mari. Comment pouvait-il se maitriser de la sorte après l’affront qu’elle lui avait fait devant toute sa famille, la ville et même le pays tout entier ? Elle pensait qu’il aurait eu mal, qu’il aurait eu envie de tout casser, de la briser. Et pourtant, il avait fait preuve d’une maitrise de soi qu’elle ne lui connaissait pas. Elle se souvenait encore de la raclée qu’elle avait reçu lorsqu’elle avait décroché son téléphone, et demander à l’une de ses nombreuses maitresses de ne plus appeler à des heures indues. Ce jour-là, n’eut été l’intervention de la servante et des gardes du corps de Mamadou, ce dernier l’aurait surement envoyée au cimetière de Sinématiali. Ce fut la même chose lorsqu’elle tenta de s’indigner parce qu’il avait amené un troisième enfant bâtard sous leur toit. Monsieur lui rappela sans sourciller que c’était lui qui mettait le pain dans la bouche de tous les habitants de la concession, sans oublier les larges orifices de ses parents qui grâce à lui dormaient dans une maison en dur là-bas, à quelques kilomètres de Ferké. Lorsqu’elle voulut répliquer qu’elle ne travaillait plus uniquement parce qu’il le lui avait demandé, une gifle magistrale lui apprit à fermer sa bouche quand monsieur parlait.

En  treize années de vie commune, elle avait presque tout vécu. Le bonheur des noces nouvelles, l’extase à la naissance des trois premiers enfants, l’éloignement lorsque le corps de jeune fille laisse place aux vergetures d’une mère de cinq enfants, jusqu’aux coups administrés à la volée pour un rien. Ses amies vers lesquelles elle se tournait lui demandaient d’être patiente. Avec les hommes de la trempe de Mamadou, il fallait savoir fermer les yeux, mettre le cerveau en veille et endurer. Un homme aussi riche, élégant et puissant que lui, ça ne courrait plus les rues d’Abidjan. Elle devait s’estimer heureuse qu’il n’ait pas épousé l’une de ses maitresses. Elle aussi Fanta, en voyant toutes ses amies qui souffraient dans des ménages à trois, quatre, cinq épouses, sans compter les additionnels « bureaux », finit par se convaincre qu’il y avait pire comme mari. Cependant, lorsque ce dernier commença à ne la toucher que tous les trois mois, à ne plus consommer le moindre repas confectionné avec soin et amour, Fanta se dit que s’en était trop. Chef d’État-Major de l’armée ou pas, Mamadou n’était rien d’autre qu’un homme comme un autre. De quelle matière était fait son sexe à lui pour qu’il ne reste pas tranquille ? Elle décida qu’il fallait qu’elle arrête de se morfondre. Elle décida que les lamentations et la résignation avaient été bien trop longtemps ses compagnes.

Illustration par Tatou Dembelé
Alors Fanta engagea un détective qui se chargea de découvrir chacune des maitresses de son époux. La rumeur se répandit très rapidement que toutes les jeunes filles qui sortaient avec le General Mamadou Diakité mourraient dans des conditions mystiques. Certains parlèrent de meurtres pour devenir riche, d’autres encore de sacrifices pour garder les faveurs du président de la république. Mais personne ne soupçonna l’épouse affligée. Mamadou lui n’avait cure de toutes ces rumeurs et continuait d’enchainer les conquêtes, autant que son statut le lui permettait. Maladies sexuellement transmissibles? C’était pour les homosexuels uniquement. Enfants hors mariage? Il en avait déjà une panoplie qu’il n’avait pas de mal à nourrir. Des noirs, des jaunes, des blancs, partout où il passait, Mamadou laissait sa semence et produisait des fruits. Un de plus ou de moins n’y changerait pas grand-chose. Pourtant, lorsque sa femme tomba enceinte une sixième fois, le général Diakité changea un tant soit peu. Il devint même une sorte d’homme attentionné pour celle qu’il ne regardait presque plus. Il rentrait deux fois par semaines, l’appelait pour l’informer lorsqu’il devait aller effectuer une mission (tout le monde Fanta y comprit savait le genre de mission que c’était), et lui offrait même quelques cadeaux quand l’envie lui prenait.

Un soir, Fanta eut l’agréable surprise de voir débarquer à son domicile un cortège de véhicules précédés par des motards. Mamadou était en « mission », aussi fut-elle surprise de recevoir la visite du président de la république lui-même en chair et en os. Tandis que ce dernier s’approchait avec sa femme, Fanta ressentit des contractions. Son cœur se mit à battre à un rythme fou et elle aurait embrassé le sol n’eut été la vigilance du garde du corps qui la suivait comme son ombre. Le président ordonna qu’on la transporte dans l’un des véhicules et tout le beau monde se dirigea vers la PISAM. Le personnel se demandait qui pouvait bien être la femme enceinte qui venait d’arriver pour que son Excellence même et son épouse se trouvent dans la salle d’attente. Après deux heures intense de labeur, le médecin annonça que la délivrance avait eu lieu. Le couple entra et paya ses hommages à la mère et au nouveau-né avec le maximum de contenance possible en de telles circonstances. C’était un beau petit bébé. « Le général a-t-il été informé ? » demanda le président au garde du corps de Fanta. « Oui mon excellence » répondit ce dernier.

Trente minutes seulement après le départ du couple présidentiel, Mamadou arriva en trombe à l’hôpital. Heureux pour l’honneur qui lui avait été fait par le président en accompagnant son épouse à l’hôpital. Il aurait souhaité arriver pendant que le couple présidentiel y était encore mais sa « mission » du jour se voulait capricieuse. Il aurait le temps plus tard de remercier son Excellence. Tandis qu’il pénétrait dans la salle où se trouvait Fanta, l’épouse du président elle, se démaquillait avant de se mettre au lit. Elle se tourna vers son époux et lui souhaita bonne nuit avant de rajouter « Si au moins il avait pris un peu de la mélanine de sa mère…je n’ose même pas imaginer la tête que fera Diakité en voyant ce bébé blanc comme neige. » De l’autre côté du pont, à l’aéroport Felix Houphouët Boigny, le garde du corps de Fanta qui ne la quittait jamais, prenait un vol non-retour pour son pays d’origine.

Illustration par Tatou Dembelé




mardi 5 mai 2015

Peine Perdue !

Illustration par Tatou Dembelé


Chaque matin, elle mettait plus d’une heure dans la salle de bain à se demander en quoi est ce qu’elle se déguiserait ce jour-là. Elle avait tout fait pour attirer son attention sans aucun succès. Tout y était passé. Du style de la vierge effarouchée jusqu’à celui de la fille aux mœurs légères en passant par le costume du garçon manqué. Rien n’y fit. À ces yeux, elle n’était qu’un décor dans cette maison ou ne cessait de défiler toutes sortes de femmes. Des blondes décolorées aux négresses au derrière rebondi, toutes se succédaient dans son lit sans jamais trouvé place dans son cœur. Lorsqu’elle essayait de lui faire entendre raison, elle priait tout au fond d’elle qu’il la rabroue ou qu’il l’abreuve d’injures. Mais il lui répondait plutôt avec ce silence insultant, cette ignorance implacable dans laquelle il l’avait enfermée. Elle aurait pourtant voulu lui faire comprendre que la faute n’incombait pas aux autres mais plutôt à lui. Que toutes ces jeunes écervelées qui tombaient sous son charme ne changeraient pas grand-chose à la situation et qu’il était le seul responsable si l’on devait en trouver un. Chose qu’elle trouvait d’ailleurs ridicule. Même si elle aussi n’avait pas trouvé la route qui menait à son cœur, elle se consolait du fait d’être la seule maitresse des lieux, quand bien même tout échappait à son contrôle. Ses amies ne comprenaient pas qu’elle puisse se faire du sang d’encre à son sujet. 

-         Arielle tu es belle, jeune et intelligente. Tu ne sais pas la chance que tu as; lui rabâchait souvent Jeanne sa meilleure amie. À ta place moi j’en aurais profité pour m’éclater, aller en boite de nuit et rentrer uniquement si le cœur m’en dit. 

Lorsqu’elle essayait de lui faire comprendre que c’était de son amour à lui qu’elle avait besoin et pas d’une panoplie de petit amis, celle-ci renchérissait toujours que cette histoire d’amour et d’affection était une chose de blancs.

-         Tous ces livres occidentaux que tu lis ont fini par te faire perdre la tête. Ici nous sommes en Afrique. Il n’y a que des blancs pour parler de manque d’affection, de besoin d’amour. Moi par exemple, mes parents ne m’ont jamais dit qu’ils m’aimaient. Est-ce que j’en souffre pour autant ?

Parfois, Arielle avait envie de lui rétorquer que ce manque d’affection dont elle pensait ne pas souffrir était surement la raison pour laquelle elle n’arrivait pas à se décider qui de Jules, Mark, César ou d’Anthony était l’homme de sa vie. Elle n’arrêtait de papillonner d’hommes en hommes malgré toutes les maladies sexuellement transmissibles qui existaient. 

-         Tu sais Arielle, tu ne peux pas comprendre tant que tu n’as pas gouté au fruit défendu. 
-         Il y a surement une bonne raison pour laquelle il est défendu Jeanne. 
-         Oui parce que ceux qui y ont déjà gouté ne veulent pas que les autres y prennent gout également.

Arielle n’essayait jamais d’argumenter avec son amie quand il s’agissait de sexe. Après tout Jeanne n’avait peut-être pas tort. Son manque d’expérience devait surement lui interdire de donner son avis quand il s’agissait des parties de jambes en l’air de son amie.

-         Viens ce vendredi à la Case Dort. Je vais enfin te présenter à ce bel homme qui n’a d’yeux que pour toi. Je t’en ai parlé non ? Alexandre il s’appelle. 
-         Tu connais déjà ma réponse Jeanne.

Si elle aimait beaucoup son amie, Arielle ne partageait toutefois pas sa passion ni pour les bcbg qui pétaient plus haut que leurs culs, ni pour toutes ces soirées branchées durant lesquelles ceux-ci se retrouvaient pour parler des biens matériels de leurs parents.

Ce mercredi soir-là, elle rentra directement à la maison après les cours, et décida de faire la cuisine. Cela faisait un moment qu’elle n’avait pas mis la main à la pâte. Elle décida de faire de l’attieké avec du bon kedjenou de poulet. L’odeur qui lui chatouillait les narines  présageait un régal pour le palais. Elle s’en alla prendre une douche après avoir mis la table. 

-         Hum, ça sent bon par ici.

Elle savait qu’il était rentré lorsqu’elle entendit le portail s’ouvrir. Assise sur le lit, une serviette nouée à la poitrine, elle se demanda si elle devait aller le saluer ainsi ou si elle devait s’habiller, lui laissant le temps de s’installer à table. 

-         Arielle c’est toi qui as fait la cuisine ? C’est drôlement bon dis-donc.

Il l’avait appelée. Mieux, il l’avait félicitée pour sa cuisine. Ça lui arrivait de lui adresser la parole, de lui lancer des bonjours plus méthodiques que pour effectivement lui souhaiter de bonnes journées. Mais jamais elle n’avait pensé qu’un jour arriverait où il prononcerait son prénom d’un ton aussi enjoué. Elle se dépêcha de se vêtir et de le rejoindre au salon. Sa joie décampa aussi rapidement qu’elle était arrivée, lorsqu’elle le retrouva avec une jeune femme, attablés autour du plat qu’elle avait soigneusement préparé pour lui. Il lui mettait même à manger dans la bouche comme si cette dernière était manchote.

-         Je te présente Martine, qui habitera désormais avec nous.

« Encore une qui pense avoir mis le grappin sur lui. » se dit-elle. Elle aussi partirait comme toutes les autres, qui croyaient pouvoir prendre pied dans la vie de ce bel homme célibataire. Cependant lorsque Martine se leva pour aller se servir un jus de fruit dans le réfrigérateur, Arielle comprit. Elle comprit le ton enjoué, la bonne humeur, et que tout serait différent. 

-         Ah, je ne te l’ai pas dit ! Martine est également enceinte. Et devine qui en est l’auteur ?

Évidemment cette remarque n’était pas nécessaire. L’énorme bide que trainait cette Martine expliquait tout. 

-         Les médecins sont catégoriques. Cette fois, ce sera un garçon.

Il ne comprenait pas que si toutes les femmes qu’il engrossait mettaient au monde une fille, c’était bien parce que lui ne leur offrait qu’un chromosome X en lieu et place du Y qui aurait donné naissance au garçon désiré. Elle le lui aurait bien expliqué s’il daignait parfois l’écouter. Elle était la seule parmi les nombreuses filles qu’il avait engendrées à vivre auprès de lui et à supporter son détestable caractère. Il ne respectait pas les femmes, les considérait comme des objets et les regardait de haut. La mère d’Arielle était morte de chagrin en se rendant compte que l’homme pour qui elle avait tout abandonné ne lui accorderait jamais l’amour et le respect qu’elle méritait.  Pour Arielle, il était le seul proche qu’elle avait mais il semblait tellement lointain. Peut-être qu’enfin ce futur bébé changerait quelque chose pour elle aussi car elle le savait, son père ne l’avait jamais accepté pour ce qu’elle était.  Elle aurait beau ramener les meilleures notes de l’université, préparer les mets les plus succulents qui existent, elle était venue au monde sans deux paires de couilles et cela était impardonnable.

samedi 28 février 2015

Ma Leçon du Vendredi 27/02/2015

Illustration par Sarai d'Hologne


Le jeudi dernier je plaisantais avec une amie et je lui ai dit que j’avais hâte qu’elle fasse son enfant. Elle a répondu : « je vais faire enfant et puis demain il va prendre sa large bouche pour me désobéir ? » On en a rigolé puis changé de sujet.

Étrangement le vendredi suivant, le sermon de l’imam a porté sur le devoir des enfants envers leurs parents. J’avoue que l’enseignement m’a fait l’effet d’une gifle. Ce n’était pas des choses que j’apprenais pour la première fois mais c’était surtout que je me rendais compte à quel point j’ai du chemin à faire dans l’application de ma religion.

C’est connu que c’est plus facile de condamner les actes des autres plutôt que de voir ses propres erreurs. Aussi, je suis souvent outrée de voir des jeunes mais surtout des Africains tweeter « mon papa m’agace, ma maman m’énerve… » Les valeurs africaines exigent le respect envers les ainés alors que dire du respect envers nos parents. Malheureusement nos valeurs sont aujourd’hui délaissées au profit de ce que nous voyons dans les nombreuses téléréalités occidentales. Moi aussi comme beaucoup, je me plains souvent de mes parents. Alors imaginez comment je me suis sentie ce vendredi lorsque l’imam disait que nous n’avons pas le droit d’élever la voix sur nos parents. Nous ne devons même pas marmonner dans notre barbe en signe de désapprobation de ce que nous disent nos géniteurs. Bien sûr nous le savons tous, mais combien d’entre nous le mette en pratique ? 

Chaque fois que je demande quelque chose à mon père ou que je le taquine il me dit « Quand je serai vieux et que je viendrai te rendre visite, c’est pour dire le vieux croûton là est arrivé ici encore. » À chaque fois je lui réponds que je ne pourrai jamais agir ainsi. Et pourtant nous manquons tellement de patience envers nos parents. D’ailleurs pendant le sermon, je me suis souvenue avec tristesse que j’étais irritée de devoir à plusieurs reprises expliquer à maman comment utiliser les fonctions de son nouveau téléphone. J’étais vraiment très loin de la gratitude envers les parents qu’Allah exige de ses serviteurs.

Il y a un nombre important de sourates et de hadiths dans lesquels nous sommes exhortés à être respectueux et bons envers nos parents et je me propose d’en partager quelques-uns tout en vous invitant à découvrir les autres.

« Et ton Seigneur a décrété : « N’adorez que lui ; et (marquez) de la bonté envers les  père et mère : si l’un d’eux ou tous les deux doivent atteindre la vieillesse auprès de toi, alors ne leur dis point : « Fi !» et ne les brusque pas, mais adresse-leur des paroles respectueuses. Et par miséricorde, abaisse pour eux l’aile de l’humilité, et dis : Ô mon Seigneur, fais leur à tous deux, miséricorde comme ils m’ont élevé tout petit. » »  (Coran. Sourate 17 – Le Voyage Nocturne, verset 23)

Combien d’histoires d’avortements et d’enfants abandonnés entendons-nous chaque jour ? Et pourtant nous avons la grâce d’avoir été chéris dans des foyers malgré les difficultés qui survenaient parfois. Il arrive que nos parents nous crient dessus, nous imposent certaines restrictions mais existe-t-il une personne qui souhaite notre bonheur autant que nos pères et mère ? La religion, le statut social, l’apparence…de nos parents ne doivent en aucun cas affecter notre comportement vis-à-vis d’eux.

« Nous avons commandé à l’homme [la bienfaisance envers] ses père et mère; sa mère l’a porté [subissant pour lui] peine sur peine : son sevrage a lieu a deux ans. « Sois reconnaissant envers Moi, ainsi qu’envers tes parents. Vers moi est la destination. Et si tous deux te forcent à M’associer ce dont tu n’as aucune connaissance, alors ne leur obéis pas ; mais reste avec eux ici-bas de façon convenable. Et suis le sentier de celui qui se tourne vers Moi. Vers Moi ensuite est votre retour, et alors je vous informerai de ce que vous faisiez ».  (Coran, Sourate 31- Luqman, verset 14-15)

On entend souvent dire que le paradis se trouve sous les pieds de nos mamans. Cela a juste titre parce que le sacrifice consenti par ces dernières est incommensurable.

Un homme vint chez le messager d’Allah et lui dit : « Ô Messager d'Allah ! Quel est celui qui mérite le plus que je lui tienne compagnie ? ”.
Il dit: “ Ta mère ”.
Il dit: “ Et qui encore? ” -
Il dit: “ Ta mère ”.
Il répéta : “ Et qui encore? ”
Il dit: “ Ta mère ”.
Il répéta de nouveau: “Et qui encore?”,
Il dit: “ Ton père ”."

[Rapporté par Al Boukhari et Mouslim]

À la fin du sermon l’imam a fait cette recommandation : « Que vous ayez été irrespectueux ou non, si vous rentrez ce soir, embrasser votre mère et dites-lui que vous êtes désolés si vous lui avez fait un quelconque tort. » Car en effet, chaque fois que nous mettons nos parents en colère, nous mettons également Dieu en colère. 

Je vous laisse sur cette vidéo qui est une belle leçon pour les enfants que nous sommes.






mercredi 21 janvier 2015

Cauchemars En Série !

Illustration par Tatou Dembele

Je me souvenais encore des alertes que lançait le curé de la paroisse Saint Marc cinq ans auparavant. « Faites attention à vos enfants et à vous-même. Ne passez pas par des endroits obscurs tous seuls, surtout les jeunes filles. Avec les fréquents enlèvements qu’il y a eu dernièrement, mieux vaut être prudent. » Et pourtant je me retrouvais à cette heure indue de la nuit dans une ruelle réputée pour avoir été le lieu de bon nombre de kidnappings. Je venais de terminer la messe anticipée du Samedi et c’est ce raccourci que j’avais décidé d’emprunter comme je le faisais depuis plus de trois ans. Maintes fois, mes amies m’avaient déconseillée ce chemin, mais à chacune de leurs plaintes, répondait un haussement d’épaules désinvolte. « Ne vous déplacez qu’en groupe lorsque vous devez rentrer chez vous les soirs, ne laissez pas vos enfants partir tous seuls à la boutique, même si elle se trouve à cinq mètres de la maison. » Tous ces conseils bien qu’utiles n’avaient pas empêché le drame de se produire…

L’homélie du prêtre avait porté sur l’amour du prochain et le pardon. Comme il y a de cela quelques années il nous a aussi invités à la prudence, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Lorsque j’empruntai une énième fois ce couloir, je ne m’attendais pas à tomber nez à nez avec cet homme qui tirait par la force Kitana, la fille de ma voisine. Une lueur macabre brillait dans ses yeux, perceptible malgré le mauvais éclairage du couloir. Il se fit de plus en plus menaçant à mon approche et resserra son étau autour du poignet de Kitana. Je me demandais ce qu’elle faisait dehors à cette heure, mais cette question laissa rapidement place à l’imminence du danger. Ce n’était même plus Kitana que j’apercevais. À travers cette scène, je voyais mon propre enfant luttant pour rester auprès des siens. Tout à coup les images se firent plus claires dans mon esprit. L’homme devant moi circulait beaucoup dans le quartier bien que n’y habitant pas. Il avait l’habitude de s’asseoir à l’aire de jeux où les enfants jouaient au football…

Je trainais depuis longtemps une sourde colère tenant compagnie à une tristesse sans nom. Cette tristesse qui me suivait telle mon ombre depuis le jour que j’ai perdu Donikan. Chaque nuit je revoyais son sourire, les fossettes qui creusaient joliment ce tendre visage trop tôt enlevé au cocon familial. Son petit corps frêle m’apparaissait, gesticulant dans le quartier, tapant dans un ballon de foot avec ses petits camarades. Puis comme un cauchemar surgissaient tous ces petits corps dénués du moindre souffle de vie, mutilés pour servir des desseins malsains. Pendant longtemps je me suis demandée si c’était des êtres humains qui commettaient de telles atrocités. Pour le pouvoir, la richesse, ils étaient nombreux à endeuiller des familles en leur arrachant ce qu’ils ont de plus précieux.

Malgré les cinq longues années qui s’étaient écoulées, j’avais l’impression de tout revivre à nouveau. Et pour cause, les élections approchaient, et des enfants ainsi que de nombreuses jeunes filles disparaissaient. - Il faut croire que la jeunesse et la gent féminine est beaucoup appréciée par les esprits malins qui se cachent derrière tous ces sacrifices humains.- À nouveau tout le monde était aux aguets, surtout chez le petit peuple. Les rumeurs disaient que c’étaient des autorités, des « grands types », qui étaient à l’origine de cette macabre chasse à l’homme car ils devaient consolider leurs positions après les élections. Et comme si cela ne suffisait pas, une nouvelle race de prédateurs avait vu le jour depuis quelques années. 

Ils avaient commencé par arnaquer les Européens sur internet - soit disant pour se faire rembourser la dette coloniale-. Sans tenir compte de la mauvaise propagande qu’ils faisaient de leur pays, ils se sont ensuite attaqués à tout le monde y compris aux Africains - surement cette fois pour venger les esclaves vendus par leurs propres frères pendant la traite négrière- … Ceux que l’on appelle brouteurs faisaient donc partie de ceux dont on devait se méfier au risque de perdre un proche ou sa propre vie. Lorsque les pigeons se faisaient rares, ces bovidés amateurs de chair humaine détruisaient des vies sur les recommandations de leurs charlatans. Pour être riche dans certaines sphères, il fallait offrir des organes humains aux génies…

Lorsque je vis la lame du couteau briller dans le noir, ma main avait déjà saisi mon revolver et s’en était suivi un bruit sourd. L’homme était à terre, touché à l’épaule et avait lâché l’arme blanche. La petite avait crié avant de courir se mettre derrière moi. Il me regardait, se trainait, gémissait de douleur et me suppliait de le laisser vivre.

-          Je vous en prie, c’est la misère qui m’a conduit sur ce chemin. Je t’en prie je ne recommencerai plus. 

-          Écoutais-tu les supplications de cette fillette il y a de cela quelques minutes ? M’aurais tu épargnée la vie si tu en avais eu l’occasion ? Vous êtes tous pareils, des monstres qui ne méritez pas de vivre.

Je m’apprêtais à tirer lorsque j’aperçu au loin surplombant les habitations, un panneau publicitaire affichant « Alerte enfants en détresse appelez le 116. » À quelques encablures de là se trouvait également la gendarmerie d’un côté et le commissariat de police de l’autre. Le coup de feu aurait dû alerter quelques curieux dans les minutes suivantes. J’aurais pu attendre que la justice fasse son travail. Mais devant moi, se succédaient les différents cadavres d’enfants que j’avais du identifier à la recherche de mon fils. 

Face à ce criminel sous mes yeux, se superposait l’image du lit vide de Donikan. Le rêverais-je un jour ? Finirais-je par savoir ce qu’il est advenu de mon bien aimé ? Pourquoi ne devrais-je pas me faire justice ? Pourquoi ne pas lui faire payer pour les crimes qu’il a commis et qu’il commettra surement si jamais les forces de l’ordre ne font pas correctement leur travail ? Tandis que j’ajustais mon arme pour faire feu, des gouttes de pluie me tombèrent sur le visage…ou plutôt des perles de sueur après avoir encore fait le même cauchemar. Je me réveillai en sursaut. À mes côtés, dormait ce petit être fragile qui illumine mes journées. Je le serai dans mes bras en ayant une pensée pour ces familles endeuillées par des êtres sans vergogne...



dimanche 23 novembre 2014

Je viens de lire Purple Hibiscus !





À chaque fois que je lis un livre magnifique, j’ai envie de ne pas l’avoir lu (Je ne suis pas folle). Pourquoi ? Tout simplement parce que j’aimerais tellement le lire à nouveau et revivre les mêmes émotions, la sensation de la première fois... Tout comme ce fut le cas lorsque je découvrais Les erreurs de Maman de Jocellin Kalla ou encore La fille de Papier de Guillaume Musso, j’ai juste envie de relire Purple Hibiscus de Chimamanda Ngozi Adichie.

A des milliers de kilomètres de mon continent, j’ai pris plaisir à découvrir des similarités entre les peuples africains. C’est avec le sourire que je me remémorais certaines scènes au village, à l’église, en famille…

Purple Hibiscus est une histoire racontée par Kambili, adolescente fragile qui découvre l’amour sous une soutane mais surtout une jeune fille mentalement oppressée. Dans la famille de Kambili, il n’y a pas de place pour les rires face à l’absurde fanatisme religieux de son père. Toutefois, une chose est à noter : Eugene le chef de famille n’est pas foncièrement mauvais. Comme le dit Chimamanda elle-même lors d’une interview, il existe des personnes généreuses qui pourtant au nom de la religion font des choses affreuses. J’ai envie de rajouter comme le prêtre Amadi que certaines choses arrivent sans qu’on ne puisse vraiment comprendre le pourquoi.

Ce roman évoque la religion, l’amour, la famille, mais aussi la politique africaine. Mes personnages préférés sont Amaka et Obiora son jeune frère. D’un côté une jeune fille fortement attachée à sa culture au point de refuser la confirmation qui nécessite qu’elle choisisse un nom « chrétien ». De l’autre un frère plus mature que ne l’exige son âge et qui bien qu’attaché à son peuple aspire à vivre aux États Unis car déçu par la politique de son pays.
Credit photo : The Guardian
J’ai particulièrement aimé les prénoms des personnages typiquement africains, les expressions typiquement africaines et toutes les coutumes vous l’aurez deviné… typiquement africaines. J’avais juste envie de me retrouver à Komborodougou ou à Ferké et d’apprendre l’histoire de mon peuple auprès des anciens.

J’ai fait l’effort de ne pas vous offrir un résumé étendu de l’œuvre et de cacher un tant soit peu à quel point je l’ai apprécié. Selon moi lorsque l’on barde un livre d’éloges, le lecteur se préoccupe plus de ressentir l’œuvre comme elle lui a été contée plutôt que de la vivre avec ses propres émotions.

Je vous invite par conséquent à découvrir Purple Hibiscus à travers vos propres yeux ou ceux de Kambili.