mardi 25 août 2015

Regards croisés

Illustration par Tatou Dembele

Ça devait faire plus de cinq minutes déjà que j’observais défiler la file de gens sans vraiment les voir. Eux aussi d’ailleurs semblaient ne pas m’apercevoir au milieu des autres personnes assises. Je me demandais ce que je faisais là. J’avais très longuement réfléchi et envisagé de rester à la maison. Plus d’une dizaine de fois j’avais décidé de ne pas franchir le seuil de ma chambre mais finalement j’étais là. Personne ne me dévisageait et moi de mon côté je préférais les ignorer. Faire comme si ce n’était pas pour moi en partie qu’ils étaient là. De toutes les façons, Je ne connaissais pas le quart des personnes présentes. Alors J’attendais patiemment, me contentant d’être assise, les yeux hagards et me disant que tout ceci n’était qu’un cauchemar. De temps à autre, une voix s’élevait au-dessus des bruits de pas, et alors je sortais quelque peu de mes pensées et observais ce qui se passait. C’est alors que je la vis. J’eus l’impression que c’était la première personne à avoir remarqué ma présence. Dans son regard, j’apercevais quelque chose que j’avais du mal à déchiffrer. C’était comme si cette inconnue m’avait comprise. Quel âge avait-elle ? Elle devait être plus âgée que moi mais surement de moins de 5 ans. Dans ses yeux, j’ai cru déceler de la peine. Mais ce que je ne comprenais pas c’était pourquoi ces yeux semblaient me dire : Désolée. Pourquoi est-ce que cette inconnue que je n’avais jamais rencontrée auparavant s’excusait. 

En pénétrant dans la salle, je ne m’attendais pas du tout à être émotive. J’y étais là uniquement pour faire bonne figure. À vrai dire, je n’avais pas longtemps réfléchi avant de décider d’y aller. Cela s’est fait comme ça, sur le coup. C’est seulement une fois installée, que je me suis rendue compte de l’endroit où je me trouvais. Les sièges, les crucifix, les images, aucun doute, cette salle faisait office d’église. S’il y avait une chose que je détestais à part les voyages en avion, c’était bien les établissements religieux. Mosquées, églises, temples… Je ne comprenais pas que des gens recherchent Dieu entre quatre murs alors qu’eux même martèlent qu’il est partout. Quoi qu’il en soit, il était trop tard pour revenir sur mes pas alors je pris place à l’instar des autres « fidèles. » Fidèles ils l’étaient, mais pas tous à la cause du Christ. Lorsque le célébrant nous invita à nous mettre en rang, je voulus au préalable rester assise. Cette histoire de se prosterner devant l’effigie d’une personne ne m’enthousiasmait pas du tout. Et finalement je décidai que je passerais sans m’arrêter devant cette image et que cela ne constituait en aucun cas un manque de respect. C’est d’un air désinvolte que j’avais pénétré dans la pièce quelques minutes auparavant. Pourtant une fois dans la file, je me retrouvai embêtée, ne sachant plus quelle attitude adopter. La consigne avait été donnée. « Ne saluer personne. Avancez juste. » Aucun visage ne m’était familier dans le groupe de personnes installées et à qui nous devions juste faire signe de révérence ou marmonner quelque chose. J’ignorais ce que faisaient les autres devant moi dans la file mais moi, j’avais l’intention de chuchoter quelque chose et de passer mon chemin le plus rapidement possible. Pourtant son regard me captiva. Tout d’un coup je pris conscience de ce qui m’entourait. Ce n’était pas qu’une simple église, ce n’était pas qu’une simple messe à laquelle je devais assister. Elle devait avoir quelques années de moins que moi, et je me demandais pourquoi est-ce qu’elle se retrouvait dans une situation pareille. J’avais envie de la serrer dans mes bras et de lui dire que tout irait bien même si toutes les deux, nous savions que c’était un mensonge. J’eus terriblement envie qu’elle me fasse un signe, qu’elle me montre qu’elle aussi m’avait vue, que quelque chose s’était passé. Mais elle se contenta de me regarder sans me voir, de la même manière qu’elle observait toutes ces autres personnes venues présenter leurs condoléances. 

Illustration par Tatou Dembele

Comme si cela pouvait changer quelque chose à ma peine. Comme si tous ces « mes condoléances » lâchés du bout des lèvres ramèneraient mon père. J’avais envie d’une seule chose dès que j’avais mis les pieds dans l’église, c’était de retourner à la maison. Je voulais m’emmitoufler sous ma couverture et oublier qu’il s’en était allé. Je n’avais nullement envie de voir des visages étrangers me dire à quel point ils regrettaient le départ de mon géniteur. Peu importe leurs bonnes intentions, je ne voulais pas de leur compassion. Seul le regard de cette jeune fille me fit d’une certaine manière apprécier le moment. Je ne savais pas pourquoi elle se sentait si peinée alors qu’elle ne l’avait pas tué; mais cette seconde de regards échangés avaient été le seul moment où j’avais senti que quelqu’un me voyait enfin. Peut-être qu’elle aussi était passée par là. Peut-être était-elle également orpheline.

Non je ne comprenais pas ce qu’elle ressentait. Comment aurais-je pu y prétendre ? Dans ses yeux, dans ce regard égaré, j’ai vu une jeune fille qui découvrait à peine l’adolescence et qui venait de perdre un guide dans ce monde de fous. J’eus peur de perdre le mien. De me lever un matin et d’apprendre qu’il était parti pour toujours. Elle était trop jeune pour traverser cela, trop jeune pour perdre son père. Et dans sa posture, dans sa tenue qu’elle avait surement négligemment choisie, je sentais qu’elle aussi se demandait ce qu’elle faisait là…