lundi 15 octobre 2012

LA NOUVELLE


Il y a quatre rangées de bancs dans ma classe comme dans toutes les autres classes de mon école. Le maître nous place selon le rang de chaque élève après la dernière composition. Ainsi, il y a la rangée des Super, la rangée des Bien, la rangée des Assez bien et la rangée des Nuls. Dès qu’une personne rentre dans la classe, elle distingue immédiatement le premier et le dernier au plus récent classement. Certains élèves ne changent jamais de rangée, mais peuvent occuper des bancs différents.

A chaque résultat c’est pareil, toute l’école assiste à la fierté des uns et à l’humiliation des autres. Elèves, enseignants et même certains parents d’élèves sont tous présents dans la grande cour de l’école pour cet examen mensuel. Dans la file d’attente, chaque élève prie pour entendre son nom parmi les premiers appelés par le maître.

Le supplice commence par les écoliers des classes préparatoires. Cette catégorie d’élèves ne comprend pas trop ce qui se passe, et devrait en principe ne pas être touchée par la sentence, mais il y a toujours dans l’assistance les déclencheurs de pleurs. En général, ce sont des redoublants qui essaient de se former une armure derrière les moqueries. Ils connaissent déjà leur sort, ils savent qu’ils occuperont la même place que les années d’avant, ils pensent à la chicotte qui les attend à la maison, alors ils se vengent en se moquant des plus petits qui découvrent les affres de l’école.

Après ces éternels redoublants, il y a plusieurs autres catégories d’élèves. Les plus nombreux sont les élèves 
moyens. Ceux là font ce qu’ils peuvent pour ne pas être en dessous de la moyenne d’admission. Certains travaillent très dur mais n’arrivent pas à sortir du lot, faire partir des privilégiés qui recevront un tableau d’honneur pendant la fête de fin d’année. Je voudrais bien vous citer tous les types d’élèves le jour du classement mais c’est au tour de notre classe de retenir l’attention de toute l’assemblée.

Le maître comme d’habitude commence par citer les noms en commençant par le plus méritant jusqu’à l’élève qui sera le plus hué par l’assistance. Au tout début l’on entend des ovations après chaque nom, puis les battements de mains se font de plus en plus rares faisant place aux moqueries du public et aux reniflements des élèves visés. Assise dans la classe je regarde les visages de chaque élève, et j’identifie déjà les réactions dans les ménages.

Prenons Marina par exemple, c’est une fille fragile, qui pleure au moindre bobo. Chaque classement représente plus qu’une torture pour elle car son père est le directeur de l’école. Elle essaie de réussir et de le rendre fier mais c’est comme si les chiffres et les lettres s’étaient liés contre elle pour l’empêcher de les retenir dans son petit cerveau en croissance. Comme toujours elle est en larmes car elle a à peine eu la moyenne à la composition, ce qui signifie une semaine sans les 500 frs pour son goûter.

Marius quant à lui, attend de recevoir son bulletin pour manifester sa joie. Il est le mathématicien de la classe mais il est nul dans toutes les autres matières. Pour lui, tant qu’il a 50/50 dans sa matière préférée le reste importe peu. Le maître a beau lui dire de faire des efforts, il se défend en soutenant qu’il aura juste besoin des maths pour gérer la boutique de son père dans quelques années. Comme d’habitude, il sera accueillit à la maison avec un cadeau s’il a maintenu son rang en mathématiques.

Puis il y a la bande de Bernardine et les jumelles. Toujours dans le top du classement, toute la classe connait leur technique pour réussir mais personne n’oserait les dénoncer. Les plus grandes tricheuses de la classe, représentent également la terreur de l’école, car elles ont eu la chance d’avoir un physique plus imposant que celui de leurs camarades.

C’est bizarre, Vanessa et ses acolytes ne pleurent pas aujourd’hui. Même Joël qui a l’habitude d’occuper le dernier rang n’a pas l’air de se soucier de ce qui pourrait lui arriver à la maison ce soir. Ils affichent tous une mine réjouie en regardant en direction de la rangée des Super. Je ne comprends pas ce qui se passe alors suivant leurs regards, je vois mon voisin en train de pleurer. Eddy, ce garçon toujours taquin, est en train de pleurnicher la tête posée sur ses deux bras croisés au dessus de la table. Je ne prêtais pas attention à lui car dès mon arrivée à l’école, j’ai été informée qu’il ne craignait jamais les résultats de composition.

Je me retourne donc vers ma voisine de derrière qui en passant a toujours eu le béguin pour Eddy. Je lui demande pourquoi est-ce qu’il pleure mais elle ne daigne même pas me répondre. Ah c’est vrai, elle ne m’adresse plus la parole parce que je ne l’ai pas aidée pendant l’épreuve de dictée. Ce n’est pas grave son voisin sera plus conciliant, je partage toujours mon pain de 10h avec lui. Il rigole longtemps avant de me répondre : « D’où tu sors toi ? Eddy c’est le premier par excellence depuis la maternelle, et toi tu apparais sur ton balai de sorcière et tu le détrônes, si tu le vois pleurer, c’est juste parce que cette fois-ci, il a été classé deuxième »

Je souris mais je sais au fond de moi, que le combat ne fait que commencer. Aucun garçon surtout s’il est doué n’apprécie de voir une fille à la tête du classement. J’ai eu la chance des nouveaux cette fois-ci mais Eddy ne se laissera pas faire, et j’ai intérêt à bien attacher ma ceinture. Pourtant je ne crains pas grand-chose, si je ne suis pas première, je serai deuxième ou alors parmi les cinq premiers du classement. Rien ne changera pour moi car depuis toute petite les bonnes notes ne me ramènent pas de cadeaux spéciaux. « Tu es intelligente donc c’est normal que tu aies de bonnes notes » me dit-on. Le drame serait que je sois un jour assise dans la rangée des Bien, alors, pour le moment peu importe mes résultats je ne crierai pas de joie mais je serai tout de même contente.