jeudi 30 juin 2016

Une ombre dans le parc...




Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Comme d’autres ombres errant autour d’elle. Son histoire ? Elle seule saurait la conter. Je m’efforce quand même de lui inventer un récit. Je l’imagine avant. Belle. Propre. Rayonnante. Souriante. Elle n’avait rien à avoir avec l’ombre assise dans ce parc. Avant, cette peau brulée, luisait. Elle était éclatante. Je l’imagine amoureuse. Je la vois gambader, chanter. Elle affichait un embonpoint insultant. Ses yeux étaient habités par une flamme. L’une de ces flammes que seuls possèdent les gens heureux. C’était avant la première fois. Elle avait un boulot. Elle avait des amis. Du moins elle les considérait comme tels à cette époque. Et puis il y a eu la première fois. Ce n’était rien de bien méchant. « Essaie juste un peu » lui a dit Laura. Laura est une fille cool qu’elle venait de rencontrer. Laura est blonde avec tous les stéréotypes qui vont avec. Pour être cool comme Laura elle a essayé. Rien qu’un coup. Rien qu’une fois. Plusieurs coups ont suivi. Elle a succombé plusieurs fois. Elle était prise au piège. C’était donc ça ? Ce qu’ils appellent une addiction. 

« J’arrête quand je veux ». Elle le disait à ceux qui voulaient l’aider. D’autres avant elle l’ont dit aussi. Elle se croyait spéciale. Elle n’était pas une exception. Ses bains se firent rares. Elle peinait à se nourrir correctement. Son boulot ? Elle l’avait oublié depuis belle lurette. De toutes les façons ils ne voulaient plus d’elle. Ni ses patrons. Ni ses amis. Ni lui, son amoureux. Son Jordan. Avant elle était propre et belle. Il l’aimait. Son Jordan aux yeux rieurs. Son Jordan au corps d’Hercule. Il a tenté de l’aider. Face à son rejet, il est parti. Ce fut ensuite son appart. Comme tout le reste, sa vie défila sous ses yeux. Ses rêves s’envolèrent sans elle. Aujourd’hui elle n’est plus propre. Sous ses haillons, j’imagine qu’elle est toujours belle. En dessous de cette crasse, il y a surement une lumière. Je n’en saurai jamais rien. Elle tire un nouveau coup sur sa pipe. Je me dépêche de m’éloigner. Elle ne m’inspire pas de dégout. Enfin, j’essaie de me convaincre que la puanteur qu’elle dégage ne me révulse pas. J’essaie de me convaincre que je ne suis pas comme les autres. Que je suis différente de ceux qui changent de chemin en la voyant. Je prétends que je crains juste une brusque réaction de sa part. Je prétends craindre une crise d’asthme en respirant la fumée qu’elle expire. Je me mens à moi-même. Comme les autres je m’éloigne. Je ne lui donnerai pas l’occasion de raconter son histoire. De loin, je lui invente une vie.