dimanche 9 février 2014

NE ME MAUDIS PAS !



Model: Sarai D'Hologne
Photographe: Nadege Cakpo
Je me demandais ce que j’aurais pu dire pour me justifier mais en fait rien ne pourrait justifier ce que j’ai fait. En t’écrivant cette lettre j’espère juste que tu me pardonneras l’impardonnable. Je comprendrai que tu ne veuilles plus me parler mais prends au moins le temps de me lire jusqu’au bout.

J’ai rencontré Alain il y a quatre mois alors que je faisais des courses au supermarché du quartier. Il s’est gentiment proposé de m’aider à transporter mes courses jusqu’à la maison et il me parlait comme s’il me connaissait depuis longtemps. Je ne comprenais pas son comportement jusqu’à ce qu’il m’appelle Marie-Jeanne. Il m’avait donc confondu avec toi. 


Tu sais, les gens disent très souvent que nous nous ressemblons mais j'ignorais que c’était jusqu’à ce point. Il y a quand même trois années de différence entre nous mais certains de mes amis refusent de me croire lorsque je dis que nous ne sommes pas des jumelles. Bref il m’est arrivé de revoir Alain plusieurs fois après notre rencontre et je ne sais pas comment cela s’est produit mais, jamais il ne s’est rendu compte que je ne fusse pas toi. Je suis allée jusqu’à lui dire que j’avais changé de numéro de téléphone afin qu’il efface le tien. C’est le cœur à la foi plein d’amour mais aussi de remords que je t’écris cette missive. Je sais que je ne mérite pas ton pardon mais l’amour tu le sais mieux que personne rend aveugle.

Rappelle-toi lorsque tu as quitté ton fiancé le jour de vos noces parce que tu venais à peine de rencontrer un jeune homme que personne d’autre ne connaissait. Tu criais sur tous les toits que tu avais rencontré l’amour de ta vie et personne, ni ton fiancé d’alors, ni même nos parents n’ont réussi à te convaincre que tu faisais une bêtise. Souviens-toi combien tu t’es battue corps et âme pour cet inconnu rencontré au détour d’une ruelle. Grande sœur je sais que je te fais de la peine et que tu as envie de me maudire mais je t’en supplie ne le fais pas. Sous le coup de la colère on peut dire certaines choses que nous regretterons toute notre vie. Jean ton ex fiancé t’a peut-être lui aussi maudit lorsque tu l’as abandonné devant l’autel. Pourtant tu conviendras avec moi que ta seule erreur fut d’en aimer un autre que lui. Voilà pourquoi je te demande de ne pas proférer de malédiction à mon encontre car tout comme tu le fus grande sœur je suis moi aussi la victime de ce maudit Cupidon.

Je sais qu’Alain était l’homme de ta vie mais vois-tu, si tu me l’avais présenté plus tôt jamais je ne m’en serais approchée. Après l’échec de tes fiançailles, les parents ne voulaient plus te parler. Bien que tu fusses toujours à la maison, personne ne t’adressait la parole, du moins personne d’autre que moi. Bien des fois je t’ai demandé de me faire découvrir cet homme qui en une semaine avait réussi à mettre un terme à une relation - que tu lui avais caché soit dit en passant - de plusieurs années. Cela nous aurait sans doute évité ce qui arrive aujourd’hui mais il est trop tard à présent. Lorsque ce jour-là je l’ai rencontré au supermarché, j’ai tout de suite compris pourquoi tu avais bravé la colère de tous pour son amour. Alain est un dieu de la beauté, le Narcisse contemporain - sans le coté narcissique - je dirais. Comment un homme peut- il allier aussi parfaitement la beauté à l’intelligence, sans parler de son respect pour la femme. Je suis sure que tu me comprends ; que tu sais mieux que quiconque combien il est facile de succomber à son charme.

Si je te demande pardon aujourd’hui ma sœur c’est parce qu’à cause de moi tu as tenté de mettre fin à tes jours. Alain a déménagé du quartier et tu ne pouvais pas le savoir étant donné que c’est avec moi qu’il communiquait désormais. Tu te languissais de son absence et bien que tu ne te confies pas à moi je savais pourquoi tu passais désormais tes nuits à gémir. Ah oui ! C’est aussi moi qui avais effacé son numéro de ton portable et par chance tu ne le connaissais pas encore par cœur.

Quelle bonne idée ont eu nos parents de nous appeler respectivement Marie Jeanne et Marie Anne ! Ça n’a pas été difficile plus tard de convaincre Alain que mon vrai prénom - ou le tien, peu importe - était Marie Anne plutôt que Marie Jeanne comme il le pensait. Nous filions donc le parfait amour pendant ces quatre mois au cours desquels je te voyais dépérir et pleurer toutes les larmes de ton corps parce que sans nouvelle de lui. J’ai bien failli te dire la vérité mais encore une fois grande sœur, tu connais Alain et tu sais qu’aucune femme ne se résoudrait à le perdre ainsi.

En fait grande sœur, tu avais abandonné Jean que tu connaissais depuis l’enfance au profit d’Alain que tu avais rencontré une semaine avant ton mariage. De lui tu ne savais pas grand-chose, tu ignorais donc que son père était décédé un mois avant votre rencontre et qu’il devait aller en France pour gérer ses affaires et s’occuper de sa famille y résidant. Je suis désolée de te l’apprendre sur ton lit d’hôpital mais au moment où tu lis cette lettre je suis dans l’avion aux cotés de celui qui nous rend folles toutes les deux. Nos parents ont accepté que je parte avec lui. Tu ne l’as pas rencontré lorsqu’il est venu déposer ma dot tout simplement parce que tu ne sortais plus de ta chambre. Ta tentative de suicide a bien failli me faire chanceler mais j’aime trop Alain pour le laisser partir à Paris sans moi.


Je sais que tu me pardonneras difficilement mais grande sœur, pense à Jean qui a dû souffrir comme tu souffres actuellement. Il m’a d’ailleurs dit qu’il t’aime toujours et qu’il t’attendra à ta sortie de l’hôpital. N’oublie pas également que j’aimais Jean avant toi mais que tu as quand même accepté ses avances. Ce n’était pas une vengeance grande sœur mais je veux juste que tu y repenses avant d’envisager de me maudire. J’avais fini par accepter de perdre Jean car tu m’as dit que j’étais jeune et que ce que je ressentais était plus de l’admiration que de l’amour. Tu me l’as pris pour ensuite l’abandonné ainsi. Je n’avais pas prévu de te rendre la monnaie de ta pièce mais je suis sure qu’Alain était juste un fantasme pour toi ; tu ne l’aimais pas vraiment… Grande sœur je t’en prie retourne aimer ce que j’admirais et moi je me contenterai de ce dont tu rêvais. Ne m’en veux surtout pas, ne me maudit pas, l’amour est le seul coupable.